Un rapport du Centre d’études sur les solidarités familiales et sociales (CESOF) dresse un état des lieux préoccupant : recul de l’engagement conjugal, montée de l’individualisme et précarité économique convergent pour fragiliser la cellule familiale, pilier historique de la cohésion sociale.
Un modèle familial en recomposition accélérée
Le think tank CESOF, consacré à l’étude de la cohésion sociale, vient de publier une étude approfondie sur les facteurs de stabilité familiale dont les conclusions, relayées par Valeurs Actuelles, mettent en lumière une transformation profonde de la structure familiale française.
Le constat central tient en une phrase, celle de l’économiste Jean-Didier Lecaillon, cité par le rapport :
« La famille constitue la cellule de base de la société, elle est la réalité naturelle sur laquelle se fonde la construction sociale. »
Or ce socle se fissure. Selon les données citées, la famille dite « traditionnelle » - un couple avec enfants - reste le modèle majoritaire mais voit sa part reculer : elle représentait encore 70,4 % des familles avec enfants mineurs en 2011, une proportion en diminution continue depuis.
Dans le même temps, une famille sur quatre est aujourd’hui monoparentale en France, soit une hausse de 18 % en moins de dix ans - une bascule structurelle qui n’a rien d’anecdotique.
La précarité, corollaire direct de la déstructuration familiale
Le rapport CESOF établit un lien étroit entre fragilisation du couple et exposition à la pauvreté. Les familles monoparentales, qui comptent le plus souvent un seul enfant, cumulent les facteurs de vulnérabilité :
- elles vivent plus fréquemment dans des logements surpeuplés ;
- elles sont davantage exposées à la précarité économique ;
- elles sont plus souvent locataires d’un logement social que propriétaires ;
- un tiers des parents qui les composent sont sans emploi.
Le chiffre le plus frappant concerne les enfants : en 2018, 41 % des enfants vivant dans une famille monoparentale se trouvaient sous le seuil de pauvreté, selon les données reprises par Valeurs Actuelles.
Ce constat rejoint les travaux plus anciens du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA), qui notait déjà en 2018 que la pauvreté des enfants dépasse celle de l’ensemble de la population : en 2014, 14 % de la population métropolitaine - soit 8,6 millions de personnes - vivait sous le seuil de pauvreté, contre 19,8 % pour les enfants. Le rapport du HCFEA identifiait déjà les familles monoparentales et les familles nombreuses comme les plus exposées, avec un risque de reproduction sociale de la précarité d’une génération à l’autre.
Le rôle du couple stable comme rempart
Le rapport CESOF insiste sur un point souvent absent du débat public : loin d’être une simple préférence privée, la stabilité conjugale constitue un facteur objectif de sécurité pour la famille. Elle favorise :
- la stabilité économique du foyer ;
- de meilleures conditions pour l’éducation des enfants ;
- un cadre plus propice à leur développement.
À l’inverse, l’affaiblissement de l’engagement conjugal - recul du mariage, montée des séparations, valorisation culturelle de l’autonomie individuelle au détriment du projet familial durable - participe directement de la fragilisation documentée par le rapport. Cette dynamique n’est pas propre à la France : dès 2006, une étude d’ATD Quart Monde rappelait que vivre en famille relève d’un droit fondamental, protégé par l’article 16 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont l’exercice reste conditionné par le contexte socio-économique - un rappel utile à l’heure où les politiques publiques peinent à enrayer la précarisation des ménages.
Transmission intergénérationnelle : le maillon fragilisé
Au-delà des chiffres, c’est la fonction de transmission de la famille qui se trouve directement affectée. Une cellule familiale instable, précarisée et recomposée transmet plus difficilement un capital économique, social et culturel à la génération suivante. Le HCFEA le formulait sans détour : l’enfant d’une famille pauvre présente un risque nettement accru de se retrouver lui-même en situation de disqualification sociale à l’âge adulte, faute de disposer des ressources nécessaires - qu’elles soient matérielles, relationnelles ou culturelles.
C’est précisément cette chaîne de transmission - économique mais aussi éducative et culturelle - que la fragilisation de la cellule familiale vient interrompre, avec des effets qui se mesurent sur plusieurs générations plutôt que sur un seul cycle électoral.
Ce que révèle la comparaison des politiques familiales
Le rapport CESOF pointe également les insuffisances des politiques publiques françaises face à ce phénomène. Un exemple récent illustre cette tension : le budget 2026 a fait des familles nombreuses les grandes perdantes des économies sur les allocations familiales, un choix budgétaire qui va à contre-courant des recommandations d’un rapport appelant, au contraire, à consolider les mécanismes de soutien à la cellule familiale plutôt qu’à les rogner.
Cette contradiction entre le diagnostic - la famille comme facteur de stabilité sociale qu’il convient de protéger - et l’action publique - des arbitrages budgétaires qui fragilisent justement les familles les plus exposées - constitue l’un des points saillants relevés par les auteurs du rapport.
Conclusion
Le rapport du CESOF ne se contente pas de dresser un constat statistique : il interroge la place que la société française réserve encore à la famille comme structure de continuité et de transmission. Entre l’affaiblissement de l’engagement conjugal, la progression de la précarité chez les familles monoparentales et des politiques publiques parfois en décalage avec leurs propres objectifs affichés, la question posée dépasse le seul cadre sociologique : elle touche à la capacité d’une société à assurer, d’une génération à l’autre, la stabilité sur laquelle elle prétend se construire.