Le château où François Ier signa l’ordonnance fondatrice du français comme langue d’État accueillait, le 27 juin 2026, une journée entière consacrée à la langue arabe. Un choix programmatique qui cristallise les tensions autour de l’identité culturelle des institutions publiques françaises.
Un lieu, une histoire, un paradoxe
Le château de Villers-Cotterêts n’est pas un monument parmi d’autres. C’est en ses murs que François Ier signa, en 1539, l’ordonnance éponyme qui imposa le français comme langue du droit et de l’administration royale - acte fondateur de l’unité linguistique nationale. C’est précisément ce lieu que le président Emmanuel Macron choisit pour y installer la Cité internationale de la langue française, inaugurée avec un discours sur la grandeur et le rayonnement du français dans le monde.
Le symbole était fort. La programmation du 27 juin 2026 l’est tout autant, dans un registre différent : ateliers d’initiation à la calligraphie arabe, projections documentaires, débats, spectacle théâtral - L’Épopée de Bani Hilal, mis en scène par le metteur en scène palestinien Bashar Murkus, joué en arabe et surtitré en français - et, en clôture, un concert de Camélia Jordana consacré aux « Divas de la Méditerranée ». La journée s’intitulait officiellement : « Nos langues arabes ».
La justification du directeur : une redéfinition silencieuse du mandat
Pour Paul Rondin, directeur de la Cité internationale de la langue française, l’événement relevait de « l’évidence en raison de la place de la langue arabe en France ». Il a précisé sa position au journal L’Union : « Nous avons vocation à la Cité de parler de la langue française, mais aussi des langues françaises, c’est-à-dire des langues parlées en France. » Il a également avancé le chiffre d’« presque 4 millions de locuteurs » de l’arabe en France pour justifier ce choix.
Cette formulation mérite attention. Le glissement est sémantique mais structurel : passer de « la langue française » aux « langues parlées en France » revient à redéfinir le périmètre même de l’institution - non plus la défense et l’illustration d’une langue nationale, mais la cartographie plurielle des pratiques linguistiques présentes sur le territoire. Or cette redéfinition n’a fait l’objet d’aucun débat public, d’aucun vote parlementaire, d’aucune révision officielle du cahier des charges de l’établissement.
Ce n’est pas la première fois que la Cité étend ainsi son mandat. Selon Valeurs Actuelles, Paul Rondin avait déjà justifié la valorisation du rap et du slam dans la programmation par la volonté de ne pas se retrouver « qu’avec la bourgeoisie culturelle ». La logique est cohérente : l’institution se positionne systématiquement comme un espace de décentrement du référent culturel majoritaire, au nom de l’inclusivité.
L’instrumentalisation des lieux de mémoire
La question n’est pas de savoir si la langue arabe mérite attention - elle est parlée par des millions de personnes dans le monde francophone, du Maghreb au Proche-Orient, et son histoire croise celle du français sur de nombreux points. La question est celle du lieu et du cadre interprétatif.
Villers-Cotterêts n’est pas un centre culturel généraliste. C’est un monument national à charge symbolique précise, dont la vocation affichée - par l’État lui-même, par la bouche du chef de l’État - était de célébrer et de promouvoir la langue française. Y organiser une journée dédiée à une autre langue, sans que la langue française soit l’objet central de la mise en relation, constitue un déplacement de sens que les partisans de l’événement minimisent et que ses critiques perçoivent comme une provocation délibérée.
Ce type de déplacement s’inscrit dans une tendance documentée : l’utilisation des institutions culturelles publiques comme vecteurs d’une politique identitaire qui privilégie la déconstruction du récit national sur sa transmission. Les lieux de mémoire - au sens que Pierre Nora donnait à ce concept - ne sont plus seulement conservés ou célébrés ; ils sont réinterprétés, parfois retournés contre leur propre signification originelle.
Réactions : le silence des uns, l’ironie des autres
Les 450 places du concert de clôture ont, selon la même source, « rapidement trouvé preneur ». Mais sur les réseaux sociaux, les critiques ont afflué. « Et si les jeunes commençaient déjà par écrire et parler correctement notre langue, le français ? », interroge un internaute cité par Valeurs Actuelles. Un autre, se présentant comme habitant de Villers-Cotterêts, ironise : « C’est toute l’année la langue arabe à la Cité ; je le sais, j’y vis. »
Du côté des milieux politiques et culturels institutionnels, le silence est éloquent. Aucune réaction publique de l’Académie française n’a été relevée. Aucun débat parlementaire n’a été ouvert sur la programmation de l’établissement. Les médias généralistes n’ont pas traité l’événement comme une controverse - c’est la presse dite « de droite » ou « souverainiste » qui a porté le sujet.
Cette asymétrie est elle-même significative. Elle révèle une forme de consensus implicite dans les cercles culturels et médiatiques dominants : remettre en question ce type de programmation serait perçu comme un acte de fermeture culturelle, voire de xénophobie. La critique est ainsi neutralisée par avance, non par la réfutation des arguments, mais par la disqualification de ceux qui les formulent.
Villers-Cotterêts, une ville et ses contradictions
Un détail géographique et politique mérite d’être noté. La ville de Villers-Cotterêts, qui compte près de 10 000 habitants, est décrite par Valeurs Actuelles comme « la seule commune du département qui n’a pas été conservée par le Rassemblement national lors des dernières élections municipales ». Ce contexte local illustre la distance qui peut exister entre les orientations d’une institution culturelle nationale implantée sur un territoire et les sensibilités de la population qui l’entoure - une distance que la direction de la Cité semble peu encline à réduire.
La déconstruction du patrimoine comme politique
Au-delà de l’anecdote, ce qui se joue à Villers-Cotterêts s’inscrit dans un mouvement plus large que plusieurs historiens et intellectuels européens ont commencé à théoriser : la transformation des institutions culturelles publiques en instruments d’une politique de « décolonisation » symbolique du récit national. Cette politique procède par accumulation de petits déplacements - une programmation ici, un intitulé là, une réinterprétation muséographique ailleurs - dont aucun, pris isolément, ne paraît décisif, mais dont l’effet cumulatif est de substituer progressivement un récit à un autre.
Le financement public de ces institutions par le contribuable pose une question de légitimité démocratique que les responsables politiques - de gauche comme de droite - ont jusqu’ici soigneusement évité de poser frontalement. Si la Cité internationale de la langue française décide, de sa propre initiative et sans mandat explicite, de redéfinir son objet pour embrasser l’ensemble des « langues parlées en France », qui en décide, et au nom de qui ?
La langue française n’est pas en danger parce qu’un théâtre en arabe a été joué un samedi de juin dans l’Aisne. Elle l’est peut-être davantage parce que les institutions censées la défendre semblent de plus en plus incertaines de la valeur de ce qu’elles ont mission de transmettre - et que cette incertitude, elle, n’est jamais mise en débat.
Sources : Valeurs Actuelles, 28 juin 2026 ; Centre des monuments nationaux ; Château de Chambord - Wikipédia.