Cinquante décisions, un demi-siècle de naufrage : l'Institut Thomas More dresse l'acte d'accusation de la France

Un think tank libéral-conservateur vient de publier ce que ses auteurs appellent eux-mêmes « l'histoire de notre déclin collectif » : 112 pages, cinquante choix politiques précisément datés, et une th

Ce rapport fait désormais l’objet d’un dossier en huit volets sur ce site. Lecture intégrale du document, décision par décision, sources vérifiées : 1975-2025 : la France par ses décisions.

Un think tank libéral-conservateur vient de publier ce que ses auteurs appellent eux-mêmes « l’histoire de notre déclin collectif » : 112 pages, cinquante choix politiques précisément datés, et une thèse qui dérange autant qu’elle interpelle.


Un diagnostic structurel, pas un bilan partisan

Le rapport de l’Institut Thomas More, coordonné par Jean de Belot, Tarick Dali et Jean-Thomas Lesueur, refuse d’emblée les explications habituelles. Mondialisation, chocs pétroliers, crise financière, désindustrialisation subie : autant de facteurs réels, mais insuffisants selon les auteurs pour rendre compte de l’ampleur du décrochage français. Leur thèse est plus tranchante :

« Le déclin français n’est pas seulement un accident de l’histoire, il est d’abord le produit d’une succession de décisions politiques françaises. »

Le document, publié en juin 2026 sous la référence Rapport 36, couvre la période 1975-2025 et organise ses cinquante décisions en dix thèmes :

  • démocratie, institutions et décentralisation
  • école, culture et transmission
  • économie, industrie et agriculture
  • énergie et environnement
  • État, fiscalité et finances publiques
  • immigration et intégration
  • modèle social et famille
  • santé
  • sécurité et justice
  • souveraineté et Europe

Cette architecture thématique distingue le rapport d’un simple réquisitoire partisan. En couvrant simultanément la sphère scolaire, la sphère économique et la sphère institutionnelle, il tente d’établir des liens de causalité entre des choix que le débat public traite ordinairement de façon cloisonnée.


1975, année zéro : quand le choix était encore possible

Le point de départ - 1975 - n’est pas choisi au hasard. Selon le rapport, la France sort alors des Trente Glorieuses avec une industrie puissante, une diplomatie respectée, un État solide et une souveraineté réelle. Rien, insistent les auteurs, n’était joué : « le scénario aurait pu tourner autrement ». Les bouleversements exogènes de ces décennies - mondialisation, révolutions informatique, numérique et de l’intelligence artificielle - ont été, reconnaissent-ils, « colossaux » et ont « inévitablement redistribué les positions des nations ». Mais la France, au lieu de réparer ses faiblesses, les aurait aggravées, « décision après décision ».

La première décision ciblée est le collège unique, instauré par la loi Haby du 11 juillet 1975. En supprimant les filières différenciées et en repoussant l’orientation, ce choix aurait selon le rapport inauguré un « nivellement vers le bas » durable. Les résultats aux évaluations PISA sont cités en appui : la France y figure dans la moyenne, mais loin des meilleurs pays, avec des faiblesses documentées en orthographe et en compréhension écrite dans le primaire.

L’école revient à plusieurs reprises dans la liste des cinquante décisions retenues :

  • le décret Lang sur le « tout culturel »
  • la loi Jospin de 1989, plaçant l’élève au centre du système
  • la loi Peillon de 2013
  • le programme EVARS de 2025 sur la sexualité à l’école

Pour l’Institut Thomas More, l’Éducation nationale aurait progressivement abandonné sa mission de transmission pour devenir, selon ses mots, « un laboratoire idéologique ».


Trois erreurs d’analyse, trois illusions d’État

Au-delà de l’inventaire, le rapport dégagé trois erreurs d’analyse majeures qui auraient orienté l’ensemble des décisions prises sur un demi-siècle :

  1. Voir la mondialisation comme une vertu en soi et comme la fin des nations, alors qu’elle en était « au contraire le zénith » - les auteurs constatant aujourd’hui « le retour des empires et des nations, après avoir désarmé la nôtre ».
  2. Méconnaître le changement de nature de la construction européenne : de l’Acte unique de 1986 aux traités de Maastricht et de Lisbonne, certaines souverainetés essentielles auraient été transférées à un niveau communautaire ayant « largement échoué, organisant pour les Européens un véritable marché de dupes ».
  3. Refuser de reconnaître la nature spécifique de l’islam - défini dans le rapport comme « à la fois religion, code juridique et instance politique » - et donc « le caractère inédit des immigrations d’origine musulmane ».
Une pile de cinquante dossiers politiques empoussiérés entassés sur un bureau administratif français des années 1970.

À ces trois erreurs s’ajoutent, selon les auteurs, trois illusions persistantes sur ce que peut l’État, dont le rapport souligne « l’incompatibilité entre les engagements extérieurs souscrits » et les choix intérieurs effectivement réalisés.


La dépossession institutionnelle : quand les décisions échappent au suffrage

L’un des fils rouges du rapport est la question de la légitimité démocratique des décisions prises. Plusieurs des cinquante choix retenus correspondent à des engagements pris dans des cadres supranationaux - Union européenne, traités internationaux - qui ont progressivement réduit la marge de manœuvre du législateur national.

Selon les auteurs, la trajectoire européenne mérite un examen particulier : ce qui était présenté comme un approfondissement de la coopération entre nations souveraines aurait conduit, traité après traité, à un transfert de compétences vers des instances technocratiques peu ou pas soumises au contrôle électoral direct. Ce constat rejoint une critique plus large, partagée par des courants politiques très divers, sur le déficit démocratique des institutions communautaires.

La grille de lecture du rapport est ici explicitement structurelle : ce ne sont pas des individus isolés qui sont mis en cause, mais une logique de décision qui s’est autonomisée du suffrage - une technocratie de fait, nationale et supranationale, ayant progressivement substitué ses propres priorités à celles exprimées dans les urnes.


La continuité des élites décisionnaires

Le rapport de l’Institut Thomas More souligne un fait souvent occulté dans le débat public : les cinquante décisions retenues ont été prises sous des majorités politiques alternées, de gauche comme de droite. Le collège unique est une réforme gaulliste tardive ; les grandes lois éducatives progressistes traversent les septennats et quinquennats sans discontinuité ; la politique d’ouverture aux flux migratoires s’est poursuivie sous des gouvernements de sensibilités opposées.

Cette continuité suggère que le problème ne se réduit pas à une alternance politique classique, mais renvoie à ce que le rapport appelle un consensus d’élites - hauts fonctionnaires, experts d’institutions internationales, milieux académiques et médiatiques - ayant partagé, sur un demi-siècle, les mêmes présupposés sur la mondialisation, l’intégration européenne et le modèle éducatif.

« Aucun redressement crédible ne peut s’envisager sans un diagnostic objectif et complet des causes de notre effondrement. »

— Institut Thomas More, Rapport 36, juin 2026


Un contre-récit face au consensus du « progrès »

La valeur politique du rapport tient moins à chaque décision individuelle qu’à la mise en série de ces choix sur cinquante ans. En les documentant thème par thème, à partir de « sources publiques et privées incontestables » selon ses auteurs, l’Institut Thomas More produit un outil de contre-narration face au récit dominant qui présente le décrochage français comme une fatalité extérieure - la mondialisation, la concurrence asiatique, la crise des subprimes.

Ce type de travail de synthèse historique et politique est rare dans le paysage intellectuel français, où les think tanks de sensibilité conservatrice restent moins nombreux et moins dotés que leurs homologues anglo-saxons ou que les grandes institutions progressistes subventionnées. Que l’on partage ou non l’ensemble de ses conclusions, le rapport pose une question légitime : qui a décidé, au nom de quoi, et avec quelles conséquences vérifiables ?

La réponse à cette question, si elle devait être sérieusement débattue, supposerait que les grandes formations politiques acceptent de soumettre leurs propres décisions passées à ce type d’audit. C’est précisément ce que le consensus médiatique et partisan rend difficile - et ce qui explique, peut-être, que ce soit un think tank, et non une commission parlementaire, qui s’en soit chargé.


Le rapport complet (112 pages) est disponible en accès libre sur le site de l’Institut Thomas More.

Sources

  1. valeursactuelles.com
  2. institut-thomas-more.org

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