Pétrole sans choc : la France mise tout sur le nucléaire pour sa souveraineté énergétique

La guerre en Iran laissait présager un nouveau choc pétrolier mondial. Il n'a pas eu lieu — et ce non-événement en dit long sur les rapports de force qui structurent aujourd'hui le marché de l'énergie

La guerre en Iran laissait présager un nouveau choc pétrolier mondial. Il n’a pas eu lieu — et ce non-événement en dit long sur les rapports de force qui structurent aujourd’hui le marché de l’énergie, tandis que la France s’interroge sur sa propre capacité à s’affranchir de ses dépendances.

Un choc pétrolier qui n’est jamais venu

Le scénario était pourtant écrit d’avance : une escalade militaire impliquant l’Iran, acteur pétrolier majeur du Golfe, aurait dû faire flamber les cours du brut et raviver le spectre des années 1970. Or, comme le note Causeur, le choc attendu s’est révélé introuvable. Les marchés, loin de paniquer, ont absorbé la nouvelle sans les à-coups spectaculaires que redoutaient les observateurs.

Cette absence de choc interroge sur la réalité du pouvoir de nuisance iranien sur les flux mondiaux d’hydrocarbures, mais surtout sur la résilience — ou la fragilité masquée — d’un système énergétique mondial où :

  • les stocks stratégiques des grandes puissances importatrices ont pu jouer un rôle tampon ;
  • les producteurs alternatifs ont probablement compensé une partie des tensions ;
  • les marchés financiers, échaudés par des crises précédentes, anticipent désormais différemment les risques géopolitiques.

Mais ce répit conjoncturel ne doit pas masquer une réalité structurelle bien plus préoccupante pour la France : sa dépendance chronique aux énergies importées.

La France face à ses dépendances fossiles et minières

Le constat est documenté par les services statistiques de l’État eux-mêmes. Selon notre-environnement.gouv.fr, les énergies fossiles — charbon, pétrole, gaz naturel — sont « en quantité limitée » sur le territoire national, et la France « doit [les] importer ». Le constat vaut aussi, de façon moins connue, pour le combustible nucléaire lui-même :

« L’énergie nucléaire [est] produite à partir de l’uranium, un minerai que l’on ne trouve pas dans notre pays. » — notre-environnement.gouv.fr

Ce paradoxe mérite d’être souligné : même la filière présentée comme le pilier de la souveraineté énergétique française repose sur une matière première importée. La différence tient à la nature de cette dépendance — l’uranium se stocke, se diversifie géographiquement et pèse peu dans le coût final de l’électricité, contrairement au pétrole ou au gaz, dont les flux sont soumis en temps réel aux tensions géopolitiques.

À l’échelle mondiale, la pression sur les ressources énergétiques ne cesse de croître. La consommation d’énergie primaire a doublé en 40 ans, passant de 83 550 térawattheures (TWh) en 1980 à 171 650 TWh en 2021, selon les chiffres du SDES cités par notre-environnement.gouv.fr. Cette trajectoire structurelle place chaque nation important massivement ses ressources dans une position de vulnérabilité croissante face aux à-coups géopolitiques.

Le nucléaire, réponse structurelle ou solution partielle ?

Face à ce constat, la tentation est grande, côté français, de faire du nucléaire l’alpha et l’oméga de la souveraineté énergétique nationale. C’est précisément la limite que pointe le think tank The Shift Project, qui a suivi de près le débat parlementaire autour du volet programmatique du projet de loi Souveraineté Énergétique, retiré mi-janvier 2024.

Pour l’organisme, fonder la souveraineté énergétique du pays sur la seule électricité nucléaire serait une erreur de méthode :

« Notre pays doit fonder sa souveraineté énergétique sur tous les leviers pertinents de la transition bas-carbone, et non sur la seule électricité nucléaire. » — The Shift Project

Le think tank identifie plusieurs angles morts dans l’approche actuelle :

  1. Sécuriser l’approvisionnement en énergie ne se limite pas à l’électricité — il faut intégrer les énergies hors électricité, ainsi que l’énergie « incorporée » dans les biens et services importés, sous peine d’erreurs d’appréciation sur les capacités réelles de réindustrialisation.
  2. La durée de vie des infrastructures énergétiques, souvent supérieure à 60 ans, impose une vision de long terme que les textes actuels peinent à intégrer.
  3. L’opposition stérile entre nucléaire et énergies renouvelables doit cesser au profit d’une approche systémique combinant sobriété, efficacité et mix décarboné robuste.
Une centrale nucléaire française au bord d'un fleuve, ses tours de refroidissement dégageant de la vapeur sous un ciel dégagé.

Cette approche ne remet pas en cause la pertinence du nucléaire comme pilier de l’indépendance énergétique française — elle rappelle simplement que la souveraineté se construit sur la maîtrise de l’ensemble des flux énergétiques, et non sur une filière unique érigée en totem.

Le contre-exemple allemand : une dépendance assumée aux importations

Le cas allemand offre, en creux, une illustration de ce que la France cherche précisément à éviter. Berlin a fait le choix, depuis la sortie du nucléaire, d’un mix reposant massivement sur les importations d’hydrocarbures et sur les interconnexions électriques européennes. Cette stratégie, qui a longtemps semblé viable dans un contexte de gaz russe abondant et bon marché, a révélé sa fragilité dès lors que les approvisionnements traditionnels ont été perturbés par la donne géopolitique.

La comparaison structurelle entre les deux modèles nationaux — français, centré sur une production électrique largement décarbonée et nationale grâce au parc nucléaire, et allemand, dépendant des flux extérieurs — cristallise le débat européen sur la souveraineté énergétique. Là où la France dispose d’un outil de production pilotable sur son sol, l’Allemagne reste tributaire des arbitrages internationaux sur le gaz et l’électricité importée.

Qui contrôle réellement les flux mondiaux d’hydrocarbures ?

L’absence de choc pétrolier malgré la guerre en Iran repose in fine une question plus large : celle du contrôle effectif des flux d’hydrocarbures mondiaux. Producteurs du Golfe, marchés financiers de Londres et New York, réserves stratégiques des grandes puissances importatrices — la chaîne de décision qui détermine le prix et la disponibilité du pétrole échappe largement aux États consommateurs, dont la France fait partie.

Cette réalité renforce, par contraste, l’argument en faveur d’une production énergétique nationale pilotable. Le nucléaire, malgré sa dépendance à l’uranium importé, offre un degré de maîtrise sur la production d’électricité que ne permettent ni le pétrole ni le gaz naturel, dont les cours et la disponibilité dépendent directement de rapports de force géopolitiques largement hors de portée de Paris.

Une souveraineté à reconstruire, pas à décréter

Le répit observé sur les cours pétroliers ne doit pas devenir un prétexte à l’inaction. Il rappelle au contraire l’urgence, pour la France, de consolider un modèle énergétique qui ne repose pas sur un seul pilier, mais sur une combinaison assumée de nucléaire, de sobriété et de diversification des sources — sans quoi le prochain choc, lui, pourrait ne pas être absorbé aussi silencieusement que celui qui vient de passer.

Sources

  1. causeur.fr
  2. theshiftproject.org
  3. instagram.com
  4. notre-environnement.gouv.fr
  5. statistiques.developpement-durable.gouv.fr

Combien de ces signes voyez-vous déjà ?

Lire les autres articles