Sous couvert de sécurité énergétique et de rivalités géopolitiques, gouvernements de droite comme de gauche reprennent le contrôle d’actifs stratégiques. Ni retour au marxisme, ni protectionnisme à la Trump : un quatrième cycle de nationalisations redessine, en silence, la carte du pouvoir économique mondial.
Un signal venu de Belgique
En avril 2026, le Premier ministre belge Bart De Wever - libéral assumé, critique des budgets sociaux wallons et partisan d’un assouplissement des sanctions contre la Russie - a créé la surprise en annonçant l’ouverture de négociations avec ENGIE pour reprendre le contrôle des sept réacteurs nucléaires que l’énergéticien français exploite à Doel et à Tihange, selon Politico. Ces installations ont fourni jusqu’à 45 % de l’électricité produite en Belgique au cours de la dernière décennie, rappelle Nicholas Mulder dans Le Grand Continent.
L’argument financier n’est pas anodin : une fois amorties, ces centrales dégagent pour ENGIE un bénéfice annuel stable compris entre 1,5 et 2 milliards d’euros. Qu’un gouvernement libéral envisage une mesure aussi interventionniste illustre, selon l’historien, un basculement plus profond :
Depuis 2016, on constate que le caractère sacré de la propriété privée, et le consensus qui s’était créé autour du libre-échange et du laissez-faire économique, se sont effondrés. — Nicholas Mulder
Généalogie d’un cycle : la quatrième vague
Le phénomène belge n’est pas isolé. Il s’inscrit, selon l’analyse publiée par Mulder dans Finance & Développement du FMI, dans ce qui constitue la quatrième grande vague de nationalisations du siècle écoulé. Chacune répond à une conjonction spécifique d’urgence politique, de conditions monétaires et de mobilité des capitaux :
- Années 1930 : première vague, déclenchée par la Grande Dépression ;
- Fin des années 1940 : deuxième vague, portée par la généralisation des économies mixtes au sortir de la Seconde Guerre mondiale ;
- Années 1970 : troisième vague, née de la décolonisation, de l’effondrement de Bretton Woods et des chocs pétroliers ;
- Depuis 2020 : quatrième vague, alimentée par l’instabilité géopolitique, la volatilité des marchés de matières premières et la transition vers les énergies renouvelables.
Chacune de ces vagues, note le FMI, a été plus ample que la précédente - un constat qui invite à ne pas sous-estimer l’ampleur du mouvement actuel.
Qui reprend la main : un inventaire par secteurs et par blocs
Le mouvement traverse les clivages idéologiques et les continents. Selon le même rapport du FMI :
- France et Allemagne ont repris le contrôle d’entreprises de services publics et d’électricité ; Paris a fait rentrer dans son giron le plus grand chantier naval européen ;
- Royaume-Uni a nationalisé les chemins de fer et la sidérurgie ;
- Russie, depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, a saisi ports, usines et entreprises de consommation pour un montant supérieur à 48 milliards de dollars ;
- États-Unis sont devenus le principal actionnaire de l’unique producteur américain de terres rares ;
- une liste croissante d’États se sont approprié des ressources sous contrôle étranger - lithium, or, uranium, nickel, huile de palme.
Au total, le FMI estime qu’entre 239 et 544 milliards de dollars d’actifs ont été nationalisés dans le monde entre 2016 et 2026 - une fourchette large, signe que la comptabilité même de ce basculement échappe encore aux instruments statistiques classiques.
Souveraineté restaurée ou pouvoir redéployé ?
La question centrale, pour l’Europe de l’Ouest en particulier, n’est pas seulement celle de l’ampleur du mouvement, mais de sa finalité réelle. Le FMI le souligne : toutes les nationalisations ne se valent pas.
- Certaines sont des confiscations pures et simples ;
- d’autres relèvent d’expropriations contre indemnités ;
- d’autres encore ne sont que des ventes forcées, l’État se contentant de faciliter un transfert d’actifs d’un propriétaire privé à un autre.
Dans tous les cas, l’État mobilise des instruments juridiques et politiques pour replacer des actifs privés dans le domaine public et renégocier le rapport de force entre l’État et le capital, selon les termes mêmes de l’analyse du FMI. Reste à savoir si cette renégociation profite réellement aux peuples et à leurs nations, ou si elle ne fait que déplacer le curseur du pouvoir vers de nouveaux arbitrages technocratiques - entre États, blocs et grands acteurs industriels - sans que les citoyens y gagnent en contrôle démocratique effectif sur les choix stratégiques qui engagent leur avenir énergétique, industriel et territorial.
Une divergence structurante : Chine, États-Unis, Europe
Le cas américain - prise de participation étatique dans le seul producteur national de terres rares - s’apparente à une politique industrielle défensive face à la dépendance critique envers les chaînes d’approvisionnement asiatiques. Le cas russe, massif et rapide depuis 2022, relève d’une logique de guerre économique et de représailles aux sanctions occidentales. L’Europe de l’Ouest, elle, avance en ordre dispersé : la France et l’Allemagne nationalisent secteur par secteur, souvent dans l’urgence des crises énergétiques, sans qu’émerge une doctrine commune à l’échelle de l’Union.
Cette absence de ligne stratégique partagée pose la question de savoir si les nationalisations européennes relèvent d’un sursaut de souveraineté nationale ou d’une simple gestion défensive, cas par cas, d’une dépendance énergétique et industrielle déjà installée.
Ce que révèle ce basculement
L’histoire enseigne que les grandes vagues de nationalisation surviennent lorsque le consensus antérieur - ici celui du libre-échange et du laissez-faire - s’effrite sous la pression des crises. Le mouvement en cours ne relève ni d’un retour au socialisme d’État ni d’un protectionnisme électoral de circonstance : il traduit, dans des configurations politiques parfois opposées, la recherche d’un nouveau rapport entre puissance publique et actifs stratégiques.
Reste une interrogation de fond, que les prochaines années trancheront : ce mouvement de nationalisation redonnera-t-il aux nations européennes la maîtrise de leurs infrastructures vitales et de leur destin économique, ou ne fera-t-il que substituer une dépendance technocratique et financière à une autre, sans jamais restaurer le contrôle démocratique que les peuples réclament sur les choix qui engagent leur souveraineté ?