Ce que le rapport ne dit pas : l'Ouroboros et deux désaccords

Douze enseignements restitués sans ironie, un mécanisme que le rapport documente sans jamais le nommer, une boucle démographique qu'il referme mal, une injustice qu'il ne voit qu'à moitié - et deux désaccords assumés avec l'Institut. Dernier volet de ce dossier, le seul que ce site signe en son nom.

Sept volets ont exposé ce que documente le rapport de l’Institut Thomas More, sans jamais l’endosser. Celui-ci change de registre : c’est le seul où ce site parle en son nom. Je restitue d’abord honnêtement ce que les auteurs tirent eux-mêmes de leurs cinquante décisions. Puis je pose ce que je crois que le rapport ne dit pas - un mécanisme qu’il documente sans le nommer, une boucle qu’il referme mal, une injustice qu’il ne voit qu’à moitié. Je marque deux désaccords, sur l’ISF et les fonds de pension. Et sur les trois points où ce dossier touche la ligne rouge de ce site - Creil, le mariage, EVARS - je dis où je me situe, une fois pour toutes.

Douze enseignements

Douze enseignements, dit le rapport lui-même, page 13 : « Trois erreurs, trois illusions, quatre menaces, une alerte et un espoir : nous proposons douze courts enseignements, à méditer par quiconque souhaite préparer le redressement de notre pays. » Les trois erreurs portent sur la lecture française du monde : une mondialisation reçue comme une vertu en soi plutôt que comme le retour des rapports de force entre nations ; une Europe dont la nature a changé, de l’Acte unique aux traités de Maastricht et de Lisbonne, sans souveraineté commune en échange des souverainetés cédées ; et le refus, documenté dès Creil en 1989, de voir que l’islam est à la fois religion, code juridique et instance politique. Les trois illusions portent sur ce que peut l’État : l’incohérence entre les engagements extérieurs souscrits et les choix économiques intérieurs, l’extension continue de la dépense et de la norme sans gain d’efficacité, et un bougisme législatif - une trentaine d’initiatives contre le chômage, une vingtaine de réformes de l’école en cinquante ans - qui paralyse plus qu’il ne résout.

Les quatre menaces visent la démocratie elle-même : dépossession, perte de confiance dans l’action publique, affaiblissement de la démocratie locale, et une responsabilité que le rapport attribue d’abord aux dirigeants plutôt qu’aux citoyens. L’alerte, onzième enseignement, constate que la droite ne revient presque jamais sur les réformes de la gauche. L’espoir, douzième et dernier, tient en une phrase : à l’ampleur des erreurs commises correspondrait un potentiel de rebond du même ordre. Je restitue ces douze points sans les ironiser. Ils tiennent, sur le papier, et une bonne partie résiste à l’examen.

Nurserie d'hôpital, berceaux vides alignés.

L’Ouroboros, la clé que le rapport ne donne pas

Le rapport aligne cinquante décisions, datées, sourcées, chronologiques. Ce qu’il ne fait jamais, c’est en donner le mécanisme. Cinquante fiches ne font pas une démonstration ; il leur manque le fil qui les traverse.

Voici le mien. Un système qui, à chaque décision, produit les conditions d’un système plus lourd encore - et qui se nourrit de ses propres effets pour se reproduire, indéfiniment. Le dernier budget excédentaire de la France date de 1974. Depuis, chaque déficit appelle un emprunt, chaque emprunt une charge d’intérêts, chaque charge un besoin de recettes nouvelles, chaque recette nouvelle une strate administrative pour la collecter et la redistribuer.

Le millefeuille est mesurable. La France compte environ 480 taxes, impôts, contributions ou cotisations différentes, selon l’IFRAP - le rapport écrit « environ 480 » là où le titre de cette même source, publiée en 2021, en dénombre 483 - un écart de plus entre le rapport et sa propre source. La Cour des comptes en recense, de son côté, plus de 465 « niches fiscales » dans un rapport de 2023 sur le pilotage des dépenses fiscales, et 243 taxes supplémentaires au rendement cumulé inférieur à 175 millions d’euros dans un rapport de 2025. Le rapport affirme aussi, sans le sourcer, qu’environ 40 % des actifs financent aujourd’hui le « système France ».

La dette atteint aujourd’hui 115 % du PIB, 3 400 milliards d’euros, pour une charge d’intérêts de 54,4 milliards en 2025 - près de 10 % des dépenses de l’État. Ce n’est pas un accident répété cinquante fois : c’est un système qui boucle sur lui-même, il n’épure jamais les effets qu’il produit, il les absorbe et les transforme en justification de sa propre extension. Le rapport documente chaque étage de ce millefeuille sans jamais dire qu’il s’agit d’un seul et même mécanisme, répété sous cinquante formes.

Terminal à conteneurs la nuit, portiques au-dessus des piles.

La boucle démographique

Le rapport traite, dans deux chapitres séparés, l’assouplissement du regroupement familial de 1976 et la fin de l’universalité des allocations familiales en 2015. Il ne les relie jamais. Voici la boucle qu’ils forment.

À partir de 2015, les allocations familiales sont rognées pour les ménages aisés, le quotient familial abaissé, la prime de naissance réduite dès le second enfant. L’indice de fécondité, à 1,97 enfant par femme en 2014, tombe à 1,56 en 2025 - son plus bas niveau depuis la Première Guerre mondiale. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le solde naturel français devient négatif en 2025 : moins six mille, selon le bilan démographique publié par l’INSEE début 2026 - 645 000 naissances pour 651 000 décès. La population totale continue pourtant de croître, de 0,25 % sur un an au 1er janvier 2026 : c’est l’immigration qui comble l’écart. Un système de retraites calibré sur la pyramide des âges des baby-boomers a besoin d’actifs ; quand la natalité ne les fournit plus, il faut les faire venir. La division population des Nations unies l’a modélisé dès 2000, dans un rapport dont le titre pose la question sans détour - Replacement Migration: Is It a Solution to Declining and Ageing Populations? - et qui chiffre, pays par pays, les flux migratoires qu’exigerait le seul maintien du ratio actifs-retraités. On rogne une politique familiale, on obtient une génération plus tard un besoin migratoire. Le rapport documente les deux bouts de la chaîne ; il ne referme jamais la boucle.

Colonnade circulaire photographiée depuis son centre, refermée sur elle-même.

La double injustice de la mondialisation à bas coût

Le rapport documente, sur les exonérations de charges, un mécanisme qu’il condamne à raison : depuis 1993, la France subventionne l’emploi peu qualifié plutôt que de défendre ses filières à haute valeur ajoutée, au moment même où elle s’ouvre à la concurrence de pays à bas coûts. Les allègements sur les bas salaires passent de 20,9 milliards d’euros en 2014 à 77,3 milliards en 2024 - un triplement. Le rapport parle de « trappe à pauvreté ». Il a raison.

Mais il s’arrête à mi-chemin. Cette mondialisation à bas coût produit une double injustice, pas une seule. On prive le pays de départ de sa main-d’œuvre la plus productive, et on maintient, dans le pays d’arrivée, des emplois sous-payés qu’on justifie ensuite par une question rhétorique - qui videra les poubelles, qui gardera nos aînés. Ce n’est ni la position de la droite libérale, qui voudrait baisser encore le coût du travail, ni celle de la gauche, qui compense par la redistribution sans toucher au salaire. La mienne est plus simple : revaloriser ces métiers, les payer correctement, plutôt que de subventionner indéfiniment leur sous-rémunération. Ce n’est pas un supplément de charité. C’est arrêter de financer, avec l’argent public, le maintien d’un prix du travail trop bas pour qu’on en vive dignement.

Là où je ne suis pas l’Institut

Sur deux points, mon désaccord n’est pas de posture - il est de mesure.

L’ISF, d’abord. Le principe de la progressivité est juste et un haut revenu doit contribuer davantage. Mais on parle de contribuables déjà imposés à 45 % sur la tranche haute, dans le pays le plus fiscalisé de l’OCDE. Au-delà d’un seuil, ceux qui peuvent partir partent, et le rendement s’effondre : le rapport documente lui-même environ 19 000 contribuables partis entre 1982 et 2018, emportant 72 milliards d’euros de patrimoine, pour un rendement annuel d’à peine 5 milliards.

Les fonds de pension, ensuite. Le diagnostic souverainiste du rapport sur les privatisations de 1986 est juste : la France a privatisé sans se doter de grands investisseurs institutionnels nationaux, et les non-résidents détiennent aujourd’hui plus de 40 % des actions françaises cotées, plus de la moitié du CAC 40. Sur les privatisations elles-mêmes, ma phrase est plus dure que celle du rapport : de la corruption pure. Mais le remède ne l’est pas. Confier l’épargne retraite des Français à des fonds de pension, c’est remplacer une dépendance par une autre - transférer le pouvoir sur nos entreprises non plus à des actionnaires étrangers, mais à des gestionnaires d’actifs dont l’horizon est le rendement trimestriel. Le problème n’est pas qu’il manque des fonds de pension français. C’est qu’on a laissé filer le capital sans jamais construire l’outil qui l’aurait retenu autrement - un problème de volonté politique, pas de véhicule financier.

Les trois points sensibles

Trois décisions de ce dossier touchent la ligne rouge de ce site. Les faits sont dans les volets précédents - Creil dans le troisième, le mariage et EVARS dans le deuxième. Voici où je me situe.

Sur Creil (1989). L’assimilation est le seul processus réel : on entre dans une civilisation en cessant d’appartenir à celle qu’on quitte. Elle a fonctionné en France sur les Polonais, les Italiens, les Espagnols, les Portugais, les Arméniens. Elle a une limite, et cette limite est la distance entre les deux ordres. Le christianisme latin a séparé le spirituel du temporel ; l’islam ne l’a pas fait, la loi révélée y est aussi un ordre juridique et politique. Au-delà d’une certaine distance, il ne reste que trois issues : l’assimilation complète, la coexistence séparée, ou la fabrication d’un troisième terme où ni l’un ni l’autre ne subsiste. La France prétend depuis trente-cinq ans qu’il en existe une quatrième. C’est cette prétention que l’affaire de Creil inaugure.

Sur le mariage pour tous, 17 mai 2013. Le mariage civil est un contrat. À ce titre, l’ouvrir à deux hommes ou deux femmes ne retire rien à personne, et surtout pas à moi. Mais ce contrat prolongeait une institution dont l’objet était la filiation. Une union qui ne peut pas engendrer n’occupe pas la même place anthropologique - ce n’est pas une infériorité, c’est une différence, et on a choisi de ne pas la nommer. Le mot « égalité » a permis de ne pas dire qu’on ne modifiait pas le périmètre de l’institution, mais sa définition.

Sur EVARS, 3 février 2025. Un État qui n’arrive plus à apprendre à lire à un enfant sur cinq à l’entrée en sixième se dote d’un programme national sur la vie affective. L’ordre des priorités se discute. Mais le fond est ailleurs : sur l’intime, la famille est légitime et l’école ne l’est qu’à titre subsidiaire. En inversant ce rapport, on ne comble pas un manque - on décide que l’enfance est un terrain d’intervention publique. Ils auront toute leur vie pour découvrir ce qu’est une relation. Ils n’auront qu’une enfance.

Ce qui reste, une fois le rapport refermé

Le rapport documente cinquante décisions avec une rigueur que ce dossier a vérifiée, volet après volet. Ce qu’il ne fait pas, c’est les relier : montrer qu’elles obéissent à un même mécanisme, que la démographie et la famille se répondent, que la mondialisation à bas coût inflige deux injustices là où il n’en voit qu’une. Sur l’ISF et les fonds de pension, le diagnostic du rapport est juste, la mesure du remède ne l’est pas. Sur les trois sujets les plus sensibles de ce demi-siècle, j’ai dit où je me situe, sans détour et sans les habiller. C’était le seul volet où ce site pouvait le faire en son nom.


Ce dossier en huit volets est une lecture extérieure du rapport, pas une publication de l’Institut Thomas More. Lire le rapport intégral (PDF, 112 pages) - 1975-2025 : les 50 décisions qui ont coulé la France, coordonné par Jean de Belot, Tarick Dali et Jean-Thomas Lesueur, Institut Thomas More, juin 2026.

Sources

  1. Institut Thomas More - 1975-2025 : les 50 décisions qui ont coulé la France (rapport 36, juin 2026) — juin 2026
  2. Institut Thomas More
  3. INSEE - Bilan démographique 2025 (Insee Première n°2087) — janvier 2026
  4. Population Division, UN DESA - Replacement Migration: Is It a Solution to Declining and Ageing Populations? (ESA/P/WP.160) — 21 mars 2000

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