« Petit manuel des valeurs et repères de la France » : reconstruire un récit national avant la présidentielle

Deux historiens republient un manuel recensant vingt valeurs françaises, entre héritage chrétien-monarchique et républicain, à l'approche de la présidentielle.

À l’approche de la présidentielle, deux historiens relancent un débat qui n’a jamais vraiment quitté la scène publique française : celui du récit national. Dimitri Casali et Jean-François Chemain republient leur ouvrage commun, un « petit manuel » qui entend rappeler aux Français « quelles que soient leurs origines » les valeurs qui, selon eux, ont construit le pays.

Un vide de récit devenu symptôme

Le point de départ des deux auteurs n’est pas anodin. Publié initialement aux Éditions du Rocher le 4 octobre 2017, l’ouvrage naît dans le sillage direct des attentats de janvier 2015. Casali et Chemain expliquent avoir voulu répondre à un choc — celui d’un pays « touché dans sa chair et dans sa tête » — par un rappel des fondamentaux plutôt que par une nouvelle controverse.

Leur diagnostic tient en une phrase, citée dans la présentation de l’éditeur :

« Les ennemis de la République ne sont forts que parce que nous sommes faibles et oublieux de nos principes fondamentaux… »

Ce constat d’un affaiblissement par l’oubli est au cœur de la démarche. Le livre recense, sur 160 pages, vingt valeurs et repères que les auteurs jugent constitutifs de l’identité française « depuis 2 000 ans ». Parmi les repères cités : la liberté d’expression, l’humanisme, la langue française, les Lumières, le patriotisme, le civisme ou encore le sens du mérite — autant de notions que les auteurs présentent comme un patrimoine commun plutôt qu’un catalogue partisan.

Un double héritage plutôt qu’un récit unique

L’angle le plus structurant de l’ouvrage tient dans le refus d’opposer deux France qui s’affrontent trop souvent dans le débat public. Casali et Chemain revendiquent au contraire la permanence d’un double héritage :

  • un versant chrétien et monarchique, matrice des institutions et des symboles anciens ;
  • un versant républicain et laïc, issu des ruptures révolutionnaires et des Lumières.

Cette lecture en deux strates, loin d’opposer Ancien Régime et République, en fait les deux faces d’une même continuité historique. C’est précisément cette continuité — plutôt qu’un relativisme qui mettrait toutes les séquences de l’histoire nationale sur le même plan de suspicion — que l’ouvrage entend restaurer. Le libraire spécialisé Chiré note d’ailleurs, dans sa propre critique, que l’ouvrage reste « un peu trop favorable à La Marseillaise, aux valeurs républicaines » — signe que le texte ne cherche pas la rupture avec le legs républicain mais son intégration dans un récit plus long.

Les auteurs formulent leur ambition sans détour dans la présentation de l’éditeur :

« Ce bref rappel des valeurs, symboles et repères, sur lesquels il n’est pas question de transiger, ne fait aucune concession à l’esprit de repentance et au politiquement correct qui nous envahissent. »

C’est là que se joue, selon les auteurs, la vocation universelle du modèle français décrite par Valeurs Actuelles : un récit qui ne s’adresse pas à une origine ethnique particulière mais à tous ceux qui se reconnaissent, par choix ou par naissance, dans cet héritage commun.

Les profils des auteurs : histoire enseignée, histoire vécue

La légitimité de la démarche s’appuie sur les parcours croisés des deux historiens, tels que détaillés par Chiré :

  • Dimitri Casali, historien spécialiste de l’enseignement de l’Histoire, auteur notamment de La longue montée de l’ignorance (First, 2017), Notre Histoire, tout ce que nos enfants devraient apprendre à l’École (La Martinière, 2016), Désintégration Française (JC Lattès, 2016) et de L’Altermanuel d’Histoire (Perrin, 2012), qui lui a valu le prix du Guesclin en 2013. Il est également le créateur du concept pédagogique Historock, destiné à transmettre l’histoire par la musique, dont Napoléon l’Opéra Rock.
  • Jean-François Chemain, diplômé de l’IEP de Paris, docteur en Histoire du Droit, agrégé et docteur en Histoire, passé par une carrière de consultant et de cadre d’entreprise avant de devenir enseignant dans le secondaire.
Une salle de classe ancienne avec un grand tableau noir, une carte de France murale et des pupitres en bois vides éclairés par la lumière d'une fenêtre.

Ce double ancrage — l’un dans la vulgarisation historique et la critique de l’enseignement scolaire, l’autre dans le droit et l’histoire des institutions — donne à l’ouvrage une assise qui dépasse le simple pamphlet identitaire pour se présenter comme un outil pédagogique.

Enjeux électoraux : qui portera cette continuité ?

À l’approche d’une présidentielle où les questions identitaires occuperont une place centrale, la question posée implicitement par l’ouvrage dépasse le cadre littéraire : quel candidat sera en mesure d’incarner ce récit de continuité plutôt qu’une rupture supplémentaire ? Le titre même choisi par les auteurs — un « manuel » de « repères » — suggère une intention pédagogique qui s’adresse autant aux électeurs qu’aux responsables politiques, invités à se resituer par rapport à un socle plutôt qu’à multiplier les propositions de rupture institutionnelle.

L’ouvrage ne prend pas explicitement position pour un candidat ; il fonctionne davantage comme une grille de lecture, un test de cohérence historique que les électeurs pourraient appliquer aux différentes offres politiques du scrutin à venir.

Une démarche qui s’inscrit dans un mouvement plus large

Ce type de tentative de « réarmement culturel » n’est pas propre à la France. Partout en Europe de l’Ouest, des voix similaires cherchent à documenter et à réaffirmer un socle de valeurs communes face à ce qui est perçu comme une dissolution progressive des récits nationaux au profit d’une gouvernance technocratique et supranationale. La démarche de Casali et Chemain s’inscrit dans cette veine : proposer un antidote documentaire, factuel et pédagogique plutôt qu’un simple slogan de campagne.

Conclusion

Reste à savoir si un « petit manuel » de vingt valeurs peut peser face à l’ampleur du décrochage culturel que ses auteurs diagnostiquent. L’ouvrage ne prétend pas trancher les débats institutionnels de la présidentielle à venir ; il pose une question préalable, celle de savoir si une nation peut se projeter dans l’avenir sans d’abord s’accorder sur ce qu’elle a été. À charge, pour le débat public et pour les candidats, de répondre à cette question posée par deux historiens qui refusent de choisir entre la France chrétienne et monarchique et la France républicaine et laïque — parce que, selon eux, elle a toujours été les deux à la fois.

Sources

  1. valeursactuelles.com
  2. chire.fr
  3. cultura.com
  4. chire.fr

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