Le 26 juillet 2016, un prêtre était égorgé à l’autel de son église, à Saint-Étienne-du-Rouvray. Dix ans plus tard, le philosophe Rémi Brague rappelle que ce meurtre ne relevait ni de la folie isolée ni du fait divers, mais d’une rationalité théologique assumée par ses auteurs.
Un crime revendiqué en langage théologique
Ce que documente Rémi Brague, à rebours de la lecture psychiatrisante longtemps privilégiée dans le débat public, c’est la nature du discours tenu par les deux assassins au moment des faits. Selon le philosophe, « les deux terroristes ont enfin parlé théologie », un constat qui déplace radicalement le sens de l’attentat : il ne s’agissait pas d’un déraillement individuel mais de l’application d’une doctrine.
Brague insiste sur ce point : les auteurs de l’attentat n’étaient pas des « brutes incultes », ni de simples « déséquilibrés » que l’on pourrait ranger dans la catégorie commode du désordre psychiatrique. Ils tenaient un discours structuré, référencé, cohérent avec un corpus qu’ils revendiquaient explicitement.
« Ils montraient par là qu’ils n’étaient pas des brutes incultes, ou de ces « déséquilibrés » […] », rapporte le texte de Rémi Brague.
Le philosophe va plus loin : aux yeux des deux assassins, le père Jacques Hamel « méritait d’être éliminé pour des raisons théologiques ». Cette formulation, d’une sécheresse clinique, désigne une logique interne au geste : la victime n’a pas été choisie au hasard, mais en tant que représentant d’une fonction — celle du prêtre officiant — jugée condamnable selon une grille théologique précise.
Nommer la structure, pas la population
L’analyse de Rémi Brague appelle une distinction que le débat public français peine souvent à formuler clairement : critiquer une structure idéologique n’équivaut pas à stigmatiser une population entière. Le philosophe ne décrit pas une masse indistincte, mais des acteurs précis, porteurs d’un discours identifiable, ancré dans une lecture particulière de textes et de préceptes.
Cette distinction est décisive pour au moins trois raisons :
- elle permet de nommer un mobile sans désigner une communauté religieuse dans son ensemble comme suspecte ;
- elle restitue aux assassins leur responsabilité pleine, en écartant l’excuse de la déraison qui les déresponsabilise paradoxalement ;
- elle ouvre la possibilité d’un débat théologique et intellectuel sur les fondements invoqués, plutôt qu’un simple traitement sécuritaire ou psychiatrique du phénomène.
Refuser de nommer la logique théologique à l’œuvre, c’est priver la société du langage nécessaire pour comprendre ce qui s’est joué dans cette église normande — et, par extension, dans d’autres attentats revendiqués sur des bases similaires ailleurs en Europe.
L’euphémisation, un obstacle au débat
Le constat de Rémi Brague met en lumière un phénomène récurrent : la tentation, dans le commentaire public français, de gommer ou d’atténuer le motif théologique des attentats islamistes, au profit de grilles de lecture alternatives — détresse sociale, fragilité psychique, radicalisation « hors sol » déconnectée de tout contenu doctrinal.
Cette euphémisation n’est pas neutre. Elle produit plusieurs effets :
- elle empêche une critique frontale et argumentée des textes et interprétations mobilisés par les assassins ;
- elle entretient une confusion entre la description d’un fait religieux et l’accusation d’une communauté ;
- elle prive les autorités religieuses elles-mêmes — catholiques comme musulmanes — d’un terrain de dialogue clair sur ce qui, dans certaines lectures, légitime la violence.
En rappelant que les deux hommes « ont enfin parlé théologie », Brague souligne que le déni du motif n’est pas tenable intellectuellement : les intéressés eux-mêmes revendiquaient un cadre de pensée, qu’il s’agit d’examiner comme tel plutôt que de dissoudre dans des catégories qui l’évacuent.
Un prêtre à l’autel, une mémoire chrétienne en question
Le choix du lieu — une église, pendant la célébration de la messe — et de la victime — un prêtre de quatre-vingt-quatre ans, officiant depuis des décennies dans sa paroisse — inscrit l’attentat dans une charge symbolique particulière. Ce n’est pas seulement un homme qui a été visé, mais une fonction sacerdotale, un geste liturgique, une continuité chrétienne inscrite dans le temps long des paroisses normandes.
Dix ans après, la question posée par Rémi Brague dépasse le seul cas du père Hamel : elle interroge la capacité de l’Europe à assumer et à transmettre la mémoire de ses martyrs contemporains, sans les diluer dans un récit générique de « violence » désincarnée qui effacerait la spécificité du motif comme celle de la victime.
Une mémoire à géométrie variable
L’un des points soulevés implicitement par l’analyse de Brague tient à la manière différenciée dont la société commémore les attentats selon l’idéologie qui les porte. Un attentat motivé par une doctrine religieuse islamiste ne suscite pas le même traitement médiatique et mémoriel qu’un attentat motivé par une idéologie d’extrême droite ou d’extrême gauche, alors même que la gravité du crime — l’assassinat d’un homme sans défense — devrait commander une égale clarté d’analyse.
Cette asymétrie dans la nomination des motifs nourrit un sentiment de deux poids, deux mesures dans le traitement public des violences politico-religieuses, et fragilise la confiance dans la capacité des institutions à dire le vrai sur les phénomènes qui menacent la paix civile.
Ce que la lucidité exige
Le travail de Rémi Brague, dix ans après l’assassinat du père Hamel, ne relève pas de la polémique mais de l’exigence philosophique : dire les choses telles qu’elles ont été formulées par leurs auteurs, sans les recouvrir d’un vocabulaire qui en émousse la portée. Nommer une logique théologique n’est pas accuser une religion tout entière ; c’est au contraire permettre le débat contradictoire, seul à même de distinguer, en son sein, ce qui relève de l’exégèse violente de ce qui n’en relève pas.
À l’heure où l’Europe occidentale peine à trouver le vocabulaire juste pour désigner les idéologies qui la traversent, l’anniversaire de Saint-Étienne-du-Rouvray rappelle qu’un mot mal posé sur un fait grave n’est jamais un mot neutre : c’est déjà, en creux, une politique de la mémoire.