Quand la survie n’exige plus d’effort, les ressorts qui ont construit les civilisations européennes se relâchent. Un paradoxe s’installe : plus l’Occident s’enrichit, plus il semble perdre la capacité de se défendre, de se transmettre et de se projeter dans l’avenir.
Le confort comme dissolvant civilisationnel
Le phénomène n’a rien d’anecdotique. Il touche jusqu’aux loisirs les plus anodins. Causeur rapporte l’observation, faite sur le lac Powell à cheval sur l’Utah et l’Arizona, de plaisanciers venus « profiter de la nature » mais qui multiplient en réalité les artifices technologiques — jet-ski, ski nautique, climatisation embarquée, wifi — pour s’en préserver. L’auteur y voit une inconséquence révélatrice :
« Ils auraient voulu (ils auraient aimé vouloir, plus exactement) se dépouiller de leur confort, suspendre leur culte du plaisir motorisé, éprouver le bonheur d’un contact authentique avec la beauté du monde. Mais ils n’y parvenaient pas. »
Cette observation s’inscrit dans une logique évolutive plus large. Comme le rappelle la même source, l’humanité a hérité de modules psycho-comportementaux façonnés par des conditions de survie exigeantes : économie des moyens, endurance, esprit combatif. Ces dispositions, utiles quand l’environnement les sollicite, s’atrophient lorsque la société les rend optionnelles. Le paradoxe tient en une formule : là où l’effort n’est plus nécessaire, il disparaît — et avec lui, une part des ressorts qui font tenir un peuple debout.
Un phénomène documenté au-delà de l’anecdote
Ce constat n’est pas isolé. Dans le registre alimentaire, Sciences Humaines décrit un « paradoxe de l’abondance » : dans les sociétés qui ont durablement surmonté la pénurie, l’alimentation devient elle-même source de dérèglement — obésité, maladies cardio-vasculaires et cancers liés aux modes de vie figurant parmi les premières causes de mortalité dans les pays les plus prospères. L’abondance, loin de résoudre les problèmes, en engendre de nouveaux, d’un ordre différent : ceux du désordre et de la déresponsabilisation individuelle.
Cette tension entre richesse matérielle et vitalité d’une société n’est pas propre à l’Europe. Elle est reconnue jusque dans des contextes politiques très éloignés : à l’ouverture du 3ᵉ plénum du Comité central du Parti communiste vietnamien, le secrétaire général et président Tô Lâm a lui-même insisté sur la nécessité qu’un développement économique ne s’accompagne pas d’un appauvrissement de la culture, de l’éthique ou de la solidarité humaine — signe que même des régimes très différents du modèle occidental perçoivent le risque d’un progrès matériel déconnecté de ses fondations morales.
Les limites d’un indicateur unique : PIB, bonheur et vide existentiel
La prospérité mesurée en termes strictement économiques masque d’ailleurs mal ses propres angles morts. Selon La Vie économique, le PIB, principal indicateur de l’activité économique mondiale, ne reflète :
- ni les tâches domestiques,
- ni le travail non déclaré,
- ni la satisfaction subjective des individus.
Dès les années 1970, les économistes américains William Nordhaus et James Tobin, tous deux lauréats du prix Nobel, avaient proposé d’élargir cette mesure. Plus récemment, le Forum économique mondial (WEF) a lui-même suggéré un tableau de bord intégrant inégalités, mobilité sociale et capital financier — preuve que l’insuffisance du seul critère matériel est reconnue jusque dans les instances mêmes de la gouvernance mondialisée. Des enquêtes comme celles de Gallup, l’Eurobaromètre ou le Panel socioéconomique allemand tentent de mesurer un « bonheur à moyen terme », distinct de la simple accumulation de richesse — signe qu’aisance matérielle et plénitude collective ne se confondent pas.
Une vulnérabilité stratégique
Ce relâchement des ressorts civilisationnels ne relève pas seulement du confort individuel. Il interroge la capacité même des sociétés d’Europe de l’Ouest à se projeter dans la durée face à des rivaux — puissances démographiquement dynamiques ou régimes disciplinés — pour qui l’effort collectif reste une nécessité vitale plutôt qu’une option. Une société qui n’a plus à lutter pour sa survie matérielle risque de perdre, avec l’habitude de l’effort, la mémoire de ce qu’il faut défendre : sa continuité démographique, sa transmission culturelle, sa capacité à se projeter au-delà du confort immédiat.
L’histoire n’a jamais été tendre avec les civilisations qui ont cru la prospérité acquise pour toujours. La question posée aujourd’hui à l’Europe de l’Ouest n’est donc pas seulement celle de son niveau de vie, mais celle de sa capacité à retrouver un sens à l’effort — avant que d’autres ne le lui imposent de l’extérieur.