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Eurosky : l'Europe peut-elle bâtir sa propre souveraineté numérique face aux GAFAM ?

Eurosky veut offrir à l'Europe un réseau social fédéré, hors GAFAM. Mais vingt ans de retard technologique et un marché fragmenté rendent le pari incertain.

Un nouveau projet de réseau social européen interconnecté, baptisé Eurosky, relance la question lancinante de l’autonomie numérique du continent. Derrière l’effet d’annonce, la réalité des infrastructures, des standards techniques et des rapports de force économiques impose la prudence.

Un web social pensé en Europe, bâti sur des standards existants

Le projet Eurosky, présenté par ses promoteurs comme une alternative européenne aux grandes plateformes sociales américaines, ne part pas de zéro. Il s’appuie sur les logiques d’interopérabilité déjà éprouvées par le fédivers — l’écosystème décentralisé dont Mastodon est le représentant le plus connu — où chaque instance peut dialoguer avec les autres sans dépendre d’un serveur central unique.

Ce choix technique n’est pas anodin. Il traduit une conviction largement partagée parmi les défenseurs de la souveraineté numérique européenne : plutôt que de reconstruire un GAFAM continental fermé, mieux vaut fédérer des briques ouvertes, interopérables, échappant à la logique propriétaire des géants américains. C’est cette architecture distribuée qui doit, en théorie, permettre à Eurosky de s’affranchir d’un point de contrôle unique — américain ou autre.

Les précédents : une souveraineté numérique semée d’échecs

L’histoire récente des tentatives européennes d’émancipation technologique invite à la retenue. Comme le rappelle la Fondation Robert Schuman, l’Europe a laissé le champ libre pendant plus de vingt ans aux géants américains de la Tech, faute d’avoir su tirer parti des deux lois qui ont structuré l’économie numérique mondiale :

  • la loi de Moore (doublement de la capacité des microprocesseurs tous les deux ans), qui a permis aux États-Unis de creuser un écart technologique jugé aujourd’hui « quasi-impossible » à rattraper ;
  • la loi de Metcalfe (la valeur d’un réseau croît avec le carré du nombre de ses utilisateurs), à l’origine des effets de réseau géants qui ont profité à Facebook, YouTube ou TikTok.

Le même texte souligne un obstacle structurel persistant : l’Europe reste un marché hétérogène, incapable de bénéficier des effets de réseau à l’échelle continentale dont ont profité Américains et Chinois grâce à la taille de leurs marchés domestiques respectifs.

« L’Europe se réveille enfin et décide d’imposer la seule loi qu’elle maîtrise : celle des États. » — Fondation Robert Schuman

Cette bascule du code is law — la domination des standards techniques imposés par les plateformes privées — vers le state is law décrit une stratégie de rattrapage par la voie réglementaire plutôt que par la compétition industrielle directe. Elle s’est notamment incarnée dans le Digital Services Act (DSA) et le Digital Markets Act (DMA), deux textes qui encadrent le pouvoir des plateformes dominantes sans pour autant faire émerger d’alternative européenne d’ampleur.

Des obstacles structurels qui dépassent la seule technique

Au-delà de l’architecture logicielle, les difficultés que rencontrera Eurosky sont d’abord économiques et politiques. La Commission européenne a lancé dès le 9 janvier son premier cycle de suivi de la décennie numérique de l’Union européenne à l’horizon 2030 — preuve que l’ambition institutionnelle existe, mais aussi que les objectifs se comptent en années, quand les effets de réseau des plateformes américaines se sont imposés en quelques saisons.

Plusieurs verrous freinent structurellement toute tentative de souveraineté numérique européenne :

  1. La dépendance persistante aux standards techniques américains, hérités de deux décennies de domination des infrastructures cloud, des protocoles et des terminaux ;
  2. La fragmentation du marché européen, qui empêche de reproduire les effets de réseau massifs dont bénéficient les plateformes nord-américaines et chinoises ;
  3. Le financement, souvent public ou institutionnel, qui peine à rivaliser avec la capacité d’investissement privé des géants technologiques ;
  4. L’adoption par les usagers, condition sine qua non de la réussite d’un réseau social, mais qui suppose de convaincre des habitudes déjà ancrées sur les plateformes existantes.
Un immense serveur informatique orné discrètement du drapeau européen, installé dans une salle de data center moderne et épurée.

Qui contrôle les infrastructures de la parole publique ?

Derrière la question technique se joue un enjeu géopolitique plus large : celui du contrôle des espaces où s’exerce, désormais, une part croissante du débat public. Un réseau social n’est pas qu’un outil de communication ; c’est une infrastructure de modération, de visibilité et, in fine, de pouvoir informationnel. Que cette infrastructure soit entre les mains d’acteurs privés américains, soumis à leurs propres cadres juridiques et à leurs propres arbitrages économiques, pose la question de la capacité des Européens à définir eux-mêmes les règles qui régissent leur espace public numérique.

C’est précisément ce que visait la bascule réglementaire décrite par la Fondation Robert Schuman : reprendre la main par la loi, faute d’avoir pu la reprendre par la technologie. Eurosky, dans cette perspective, ne serait qu’un outil parmi d’autres — un symptôme de la volonté politique plus qu’une solution technique autosuffisante.

Portée réelle ou effet d’annonce ?

Le projet Eurosky s’inscrit dans une longue série d’initiatives européennes affichant l’ambition de s’émanciper des infrastructures numériques dominantes. Son architecture, adossée aux standards ouverts du fédivers, lui confère une cohérence technique réelle, sans doute plus solide que certaines tentatives antérieures de plateformes propriétaires fermées.

Reste que la question de fond, posée depuis plus de vingt ans par les mêmes observateurs, demeure entière : une réglementation ambitieuse et une architecture technique pertinente suffisent-elles à renverser un rapport de force économique et culturel construit sur deux décennies d’avance américaine ? L’expérience du DSA et du DMA montre qu’il est possible d’encadrer les géants existants ; elle ne montre pas encore qu’il soit possible de leur substituer une alternative européenne d’ampleur comparable.

Sources

  1. next.ink
  2. youtube.com
  3. facebook.com
  4. robert-schuman.eu

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