1975-2025 : ce que dit le rapport de l'Institut Thomas More

Un think tank libéral-conservateur a identifié cinquante décisions publiques qu'il tient pour responsables du déclin français. Nous avons lu les 112 pages. Premier volet : ce que dit ce rapport, qui l'écrit, et ce qu'il prétend démontrer.

Cent douze pages, cinquante décisions datées, et une thèse énoncée sans détour : « Ce déclin est d’abord une histoire française. En cinquante ans, ces cinquante mauvaises décisions expliquent, sujet par sujet, la chute. » C’est en ces termes que l’Institut Thomas More résume, dans l’introduction de son Rapport 36, la thèse de tout le document. Celui-ci est coordonné par Jean de Belot, Tarick Dali et Jean-Thomas Lesueur, et publié en juin 2026 sous le titre 1975-2025 : les 50 décisions qui ont coulé la France. Ce dossier en huit volets en propose une lecture extérieure, décision par décision, thème par thème. Ce premier volet présente l’objet lui-même : qui l’écrit, avec quelle méthode, et ce qu’il prétend démontrer.

Un institut qui ne cache pas sa couleur

L’Institut Thomas More se définit lui-même comme un laboratoire d’idées « libéral-conservateur », implanté à Paris et à Bruxelles. Le rapport ne le dissimule pas et l’assume dans son propos liminaire : il s’inscrit explicitement « dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027 » et annonce que « l’Institut Thomas More présentera cet automne ses 50 décisions pour redresser la France ». Ce positionnement mérite d’être posé avant toute lecture - c’est ce qui permet de situer le document, non de le disqualifier.

Trois noms signent la coordination. Jean de Belot, administrateur de l’Institut, a été rédacteur en chef des Echos et directeur de la rédaction du Figaro avant de diriger le cabinet de conseil Aria Partners depuis 2007 ; il se décrit, dans le rapport, comme appartenant à la « génération honte » - celle qui a hérité, à la mort de Georges Pompidou, d’un pays qu’elle a vu décliner sans parvenir à l’empêcher. Tarick Dali, également administrateur, journaliste de formation passé par le Figaro et L’Usine Nouvelle puis par l’industrie automobile (Valeo, Volkswagen France), est l’auteur de deux ouvrages sur l’Europe et l’écologie. Jean-Thomas Lesueur, directeur général de l’Institut Thomas More, supervise au sein de l’équipe le suivi de la vie politique française, les blocages institutionnels et les questions de décentralisation.

Le rapport remercie par ailleurs « une vingtaine d’experts » issus du secteur public comme du secteur privé, dont les noms ne sont pas publiés - à leur demande, précisent les auteurs.

Rayonnage de codes juridiques reliés, usés par des décennies de consultation.

Une thèse d’accumulation, pas un accident de l’histoire

La thèse centrale tient en une phrase : ce n’est pas la mondialisation, les chocs pétroliers ou la crise financière qui expliquent, seuls, le décrochage français, mais une accumulation de choix français, pris en toute connaissance de cause, sur cinquante ans. Le rapport ne nie pas les facteurs exogènes - il les qualifie même de « colossaux » - mais soutient qu’en 1975, « les choses n’étaient pas jouées » et que « le scénario aurait pu tourner autrement ».

Le choix du point de départ n’est pas neutre : selon le rapport, la France de 1975 sortait des Trente Glorieuses prospère, industrielle, souveraine, sa parole diplomatique respectée. Cinquante ans plus tard, les auteurs dressent un tableau inverse - celui d’un pays qu’ils décrivent au bord de ruptures « économiques et financières mais aussi sociétales, culturelles, religieuses, démographiques, géographiques, sécuritaires ». C’est ce contraste, entre le pays de 1975 et celui de 2025, qui structure l’ensemble du document.

Pour étayer ce constat, l’introduction du rapport pose une grille en quatre « insécurités » qu’il dit croissantes sur la période : matérielle - économique et sociale d’abord - , physique et judiciaire ensuite, politique, liée selon les auteurs à l’échec perçu du projet européen, et enfin ce qu’ils nomment une insécurité « ontologique ». Cette dernière est la plus directement identitaire et civilisationnelle des quatre : le rapport y dénonce le refus des dirigeants de nommer « la guerre, pourtant documentée, que nous livrent plusieurs instances de l’islam radical », et il qualifie de « minocratie » ce qu’il présente comme une inversion démocratique, écrivant que « la priorité aux minorités permet à celles-ci d’imposer leurs seuls objectifs et intérêts au peuple entier ». Ce sont les mots du rapport, pas ceux de ce dossier - mais un lecteur qui veut savoir dans quel type de document il s’engage doit les connaître dès l’introduction.

La méthode : une décision, un texte de loi

Sur le plan formel, la méthode est chronologique et se veut vérifiable. Chacune des cinquante décisions retenues est datée avec précision, rattachée à un texte de loi ou de règlement identifié, et replacée sous la présidence et le gouvernement en exercice - de la loi Haby sur le collège unique, le 11 juillet 1975, sous Valéry Giscard d’Estaing, au programme EVARS sur l’éducation à la sexualité, le 3 février 2025, sous Emmanuel Macron. Entre les deux, le tableau synthétique du rapport égrène cinquante lignes traversant six présidences et une vingtaine de gouvernements, classées par les auteurs en dix thèmes : démocratie et décentralisation, école et transmission, économie et agriculture, énergie et environnement, État et fiscalité, immigration, modèle social, santé, sécurité et justice, souveraineté et Europe.

Cette architecture par décision-loi est ce qui distingue le rapport d’un simple essai d’opinion : chaque affirmation est en principe adossée à une date et un texte que le lecteur peut vérifier lui-même. C’est aussi la matière que ce dossier reprendra, volet après volet, pour discuter chacune des décisions sur le fond.

Une table de lecture éclairée seule au milieu d'une salle d'archives déserte.

Douze enseignements, un diagnostic en cascade

Au-delà de l’inventaire, le rapport consacre un chapitre d’analyse à une lecture croisée des cinquante décisions. Les auteurs l’annoncent eux-mêmes sans détour : « Trois erreurs, trois illusions, quatre menaces, une alerte et un espoir : nous proposons douze courts enseignements, à méditer par quiconque souhaite préparer le redressement de notre pays. »

Les trois erreurs, selon les auteurs, portent sur la lecture française des grandes mutations du monde : une mondialisation vue comme « une vertu en soi » plutôt que comme le retour des rapports de force entre nations ; une construction européenne dont la nature aurait changé, de l’Acte unique de 1986 aux traités de Maastricht et de Lisbonne, sans que les souverainetés cédées soient compensées par une souveraineté commune réelle ; et le refus, documenté dès l’affaire du foulard de Creil en 1989, de traiter l’islam comme relevant à la fois du religieux, du juridique et du politique - une lecture qui compte, dans le débat public français sur l’islam et la laïcité, parmi les plus disputées.

Les trois illusions concernent la capacité de l’État : l’incohérence, selon le rapport, entre les engagements internationaux souscrits et les choix économiques intérieurs ; l’extension continue de la dépense et de la norme sans gain d’efficacité, illustrée par la trajectoire de la dette publique et des effectifs de la fonction publique ; et un « bougisme » législatif - le rapport recense par exemple près de vingt réformes de l’école ou plus de vingt-cinq textes sur les sujets d’insécurité en cinquante ans - qui, selon les auteurs, paralyse plus qu’il ne résout.

Les quatre menaces visent la démocratie elle-même : un sentiment de dépossession lié aux transferts de compétences vers l’Union européenne et au contournement du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel ; une perte de confiance dans l’action publique, en matière migratoire, scolaire et judiciaire ; un affaiblissement du pouvoir local, de l’acte I de la décentralisation à la loi NOTRe ; et, selon le rapport, une responsabilité qu’il attribue avant tout aux dirigeants politiques plutôt qu’aux citoyens. Le document se referme sur un dernier enseignement, présenté comme un motif d’optimisme : à erreurs considérables, potentiel de rebond jugé proportionnellement immense.

Ce que les sept prochains volets vont ouvrir

Ce premier volet ne discute aucune décision en détail - c’est précisément l’objet des sept suivants. Chacun reprendra un ou plusieurs des dix thèmes du rapport - école et transmission, immigration et intégration, économie et fiscalité, sécurité et justice, santé, souveraineté et Europe, institutions et décentralisation - pour examiner ce que les décisions retenues par l’Institut Thomas More disent réellement, ce qu’elles omettent, et comment elles résistent - ou non - à la confrontation avec d’autres lectures du même demi-siècle. Le dernier volet, le huitième, sera le seul à porter une appréciation d’ensemble : ce dossier reste, jusque-là, une lecture, pas une adhésion.

Ce qui rend ce rapport solide - et ce qui appelle la prudence

Deux choses méritent d’être dites, et elles ne s’annulent pas l’une l’autre.

La première : le rapport s’appuie, décision par décision, sur des sources publiques identifiables - Cour des comptes, INSEE, DREES, OCDE, Banque de France, Eurostat - et sur des textes de loi datés et vérifiables. Ce n’est pas un pamphlet sans notes de bas de page : c’est un travail documenté, que ce dossier pourra confronter pièce par pièce à ses propres sources.

La seconde : c’est un think tank orienté, qui l’assume sans détour, écrit à moins d’un an d’une élection présidentielle, et dont le chapitre de diagnostic - on l’a vu avec la « guerre » attribuée à « plusieurs instances de l’islam radical » ou avec le terme de « minocratie » - assume un vocabulaire identitaire et par endroits polémique. Un lecteur informé doit savoir lire un travail documenté sans en épouser le cadrage. C’est précisément ce que ce dossier propose de faire, volet après volet : vérifier, contextualiser, et le cas échéant, contredire - décision par décision.


Ce dossier en huit volets est une lecture extérieure du rapport, pas une publication de l’Institut Thomas More. Lire le rapport intégral (PDF, 112 pages) - 1975-2025 : les 50 décisions qui ont coulé la France, coordonné par Jean de Belot, Tarick Dali et Jean-Thomas Lesueur, Institut Thomas More, juin 2026.

Sources

  1. Institut Thomas More - 1975-2025 : les 50 décisions qui ont coulé la France (rapport 36, juin 2026) — juin 2026
  2. Institut Thomas More

Combien de ces signes voyez-vous déjà ?

Lire les autres articles