Incendies en France : quand le pays redécouvre l'utilité de ceux qu'il méprise

Les mégafeux de l'été révèlent une France dépendante d'agriculteurs et pompiers longtemps méprisés, pendant qu'un ministre parle de « coup de tonnerre économique ».

Les mégafeux qui ravagent le sud de la France ne détruisent pas seulement des hectares de forêt : ils exposent, en creux, la dépendance d’une économie financiarisée envers les agriculteurs, pompiers et bénévoles qu’elle a longtemps regardés de haut.

Le retour brutal des « gens ordinaires »

Dans une tribune publiée par Le Figaro, l’historien Pierre Vermeren observe que les incendies replacent au centre du jeu national des catégories de population que l’économie tertiaire et financiarisée a pris l’habitude d’ignorer, voire de mépriser. Pompiers, agriculteurs, forestiers, bénévoles : ce sont eux qui, dans l’urgence, tiennent le pays debout — pendant que les circuits de la valeur ajoutée financière, eux, ne produisent ni eau, ni pare-feu, ni sauvetage.

Le constat n’a rien d’anecdotique. Il touche à la question de savoir qui, concrètement, produit la résilience nationale quand la nature ou la catastrophe reprennent leurs droits.

Un « coup de tonnerre économique »

Le volet économique de la crise n’a pas tardé à s’imposer dans le débat public. Interrogé sur les conséquences des feux, le ministre délégué chargé de l’Industrie Roland Lescure a évoqué, selon France 24, un véritable « coup de tonnerre économique ». La formule dit l’essentiel : ce que l’appareil productif et financier considérait comme un décor — le monde rural, forestier, littoral — se révèle un maillon vital dont la destruction se paie cash, en pertes agricoles, touristiques et immobilières.

« Un coup de tonnerre économique » — Roland Lescure, ministre délégué chargé de l’Industrie, à propos des incendies de l’été.

Une exposition croissante, une France périphérique en première ligne

Les données disponibles montrent que le risque incendie n’est pas un accident isolé mais une tendance structurelle qui frappe des territoires déjà fragilisés par la désindustrialisation et l’exode des services publics. Selon les chiffres clés des risques naturels du ministère de la Transition écologique :

  • en 2022, 6 870 communes ont été déclarées exposées au risque de feu de forêt par les préfets, soit environ une commune sur cinq ;
  • les trois quarts de ces communes se situent dans le sud de la France ;
  • cinq régions concentrent 90 % des communes exposées : Occitanie, Auvergne-Rhône-Alpes, Nouvelle-Aquitaine, Provence-Alpes-Côte d’Azur et Corse ;
  • en 2022, 62 000 ha de forêts et 10 000 ha de végétation autre ont brûlé, dont plus de 36 000 ha rien que dans le Sud-Ouest, pour 2 653 feux ;
  • le seul feu de Landiras (Gironde) a détruit près de 20 000 ha ; celui de La Teste-de-Buch a rasé près de 6 000 ha, forcé l’évacuation de 22 000 personnes et détruit à 90 % cinq campings ;
  • sur le pourtour méditerranéen, 118 000 départs de feux ont brûlé près de 942 000 ha en 49 ans.

Ces territoires — Landes, Corse, piémonts alpin et pyrénéen, littoral méditerranéen — sont précisément ceux que la métropolisation et la concentration des activités tertiaires ont progressivement vidés de leurs services et de leur population active. Ce sont pourtant eux qui absorbent le choc.

Qui éteint réellement le feu ?

L’Observatoire des forêts françaises rappelle que neuf feux sur dix en France sont d’origine humaine — un chiffre qui souligne à quel point la prévention, l’entretien des massifs et la vigilance de proximité (agriculteurs, forestiers, habitants) sont déterminants. Ce sont des compétences et des présences concrètes, ancrées dans un territoire, que ni les algorithmes de la finance ni les forums internationaux de gouvernance économique ne sauraient reproduire.

Le contraste est frappant :

Une équipe de pompiers épuisés faisant face à un mur de flammes dans une forêt méditerranéenne calcinée, au coucher du soleil.
  • d’un côté, une économie de bureaux, de plateformes et de flux financiers, largement déconnectée des contraintes physiques du territoire ;
  • de l’autre, des professions et des engagements bénévoles qui exigent une présence continue sur le terrain, une connaissance fine du relief, du climat, des chemins.

Quand l’incendie survient, c’est cette seconde économie — dévalorisée en temps normal — qui devient, du jour au lendemain, indispensable à la survie collective.

Le décrochage entre élites et territoires

Ce que documentent à la fois la tribune de Pierre Vermeren et l’alerte de Roland Lescure, c’est un décalage structurel : une France des métropoles et des services financiers qui pilote les grands équilibres macroéconomiques, et une France rurale et périphérique qui, elle, encaisse concrètement les chocs climatiques et matériels — sans que sa contribution réelle à la sécurité et à la souveraineté du pays soit toujours reconnue à sa juste valeur, y compris budgétaire.

Ce constat rejoint une question plus large sur la répartition des efforts et des égards entre les catégories qui produisent de la valeur financière et celles qui produisent, au sens le plus littéral, la capacité du pays à tenir face aux crises.

Ce que révèle la crise

Les mégafeux de l’été n’ont rien inventé : ils ont simplement rendu visible, l’espace de quelques semaines, une hiérarchie inversée par rapport à celle que consacrent habituellement les classements économiques et les discours technocratiques. Reste à savoir si cette reconnaissance conjoncturelle — le temps d’un incendie, d’une évacuation, d’un bilan chiffré — laissera une trace durable dans la manière dont la France pense sa dépendance aux territoires et à ceux qui les tiennent.

Sources

  1. lefigaro.fr
  2. youtube.com
  3. france24.com
  4. statistiques.developpement-durable.gouv.fr
  5. observatoire.foret.gouv.fr

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