Le fondateur de Telegram est visé par une inculpation pour « complicité de terrorisme » et un mandat de recherche international, au moment même où Moscou bride le trafic de son application et impose sa propre messagerie non chiffrée. Une séquence qui éclaire, au-delà du cas russe, la pression croissante des États sur le chiffrement des communications.
Une inculpation lourde, un empire du soupçon
Le FSB, service de sécurité russe, a formellement inculpé Pavel Durov pour assistance à des activités terroristes, une charge relevant de l’article 205.1 du Code pénal russe et passible de jusqu’à 15 ans de prison. Cette procédure formalise un dossier que Durov avait lui-même révélé dès février.
Selon les autorités russes, l’accusation repose sur l’usage qu’auraient fait des services ukrainiens d’un bot de rencontre, Daivinchik/Leo, fonctionnant à l’intérieur de Telegram et revendiquant jusqu’à 16 millions d’utilisateurs mensuels. Le mécanisme décrit par le Comité d’enquête russe est le suivant :
- des agents se faisant passer pour de jeunes femmes nouaient contact avec de jeunes Russes ;
- des liens de phishing évoquant de faux piratages de comptes gouvernementaux étaient envoyés aux cibles ;
- les mêmes agents, se présentant ensuite comme des membres des forces de l’ordre russes, poussaient les victimes à commettre incendies volontaires et agressions contre des policiers.
Moscou affirme que 46 personnes âgées de 12 à 22 ans ont été interpellées depuis juillet 2025 dans 16 régions du pays dans le cadre de cette campagne, selon Reclaim The Net. Le FSB a diffusé une vidéo présentée comme montrant plusieurs jeunes gens avouant avoir incendié des stations-service après avoir été recrutés par des intermédiaires anonymes sur Telegram.
La réponse de Durov : un doigt d’honneur et une accusation de spectacle
La réaction de Telegram a été à l’image du personnage : le compte X de l’entreprise a répondu par une photo de Durov faisant un doigt d’honneur, cliché qu’il avait déjà publié en 2011 lors de son bras de fer avec Mail.ru pour le contrôle de VKontakte, le réseau social qu’il avait fondé avant Telegram. La publication a rassemblé 1,3 million de vues en une matinée.
Dès février, lorsque le dossier avait été révélé, Durov avait dénoncé une manœuvre politique :
« Chaque jour, les autorités fabriquent de nouveaux prétextes pour restreindre l’accès des Russes à Telegram alors qu’elles cherchent à réprimer le droit à la vie privée et à la liberté d’expression. » — Pavel Durov, cité par Decrypt
Il avait qualifié la situation de « triste spectacle d’un État qui a peur de son propre peuple ».
MAX, l’alternative non chiffrée poussée par le Kremlin
Le paradoxe est frontal : au moment où Moscou accuse Telegram de laxisme sécuritaire, l’État russe organise en parallèle l’étranglement technique de l’application et la promotion d’un substitut sous contrôle étatique.
Selon Roskomnadzor, le régulateur russe des communications lui-même, le trafic de Telegram a été bridé de 55 %. Dans le même temps, les autorités orientent les utilisateurs vers MAX, une messagerie construite par l’État, sans chiffrement entre utilisateurs, préinstallée sur tous les smartphones vendus en Russie depuis septembre 2025.
Or Telegram reste utilisé par près de 90 millions de Russes, selon Reclaim The Net — un socle d’usagers considérable que Moscou cherche visiblement à faire basculer vers un outil qu’elle maîtrise intégralement.
Le contraste est saisissant :
- Telegram : chiffrement partiel, société privée, siège hors de Russie, accusée de complicité passive avec des « ennemis » de l’État ;
- MAX : aucun chiffrement entre utilisateurs, préinstallation obligatoire, contrôle étatique direct.
La logique n’est plus seulement sécuritaire, elle devient structurelle : remplacer un canal de communication difficile à surveiller par un canal que l’État peut lire à volonté.
Un mouvement qui dépasse la Russie
Ce cas russe ne doit pas masquer une tendance plus large : la pression sur le chiffrement des communications gagne aussi les démocraties occidentales. Le Royaume-Uni et l’Union européenne ont, à plusieurs reprises ces dernières années, porté des initiatives visant à instaurer des mécanismes d’accès aux messages chiffrés au nom de la lutte contre le terrorisme ou la pédocriminalité — des débats qui posent la même question de fond que celle soulevée par l’affaire Durov : peut-on garantir la sécurité collective sans dissoudre la confidentialité individuelle des communications ?
La différence de degré reste réelle — la Russie assume un contrôle étatique direct via une messagerie non chiffrée imposée par défaut, quand les démocraties occidentales avancent par la voie législative et le débat public. Mais la direction du mouvement, elle, converge : partout, l’État cherche à reprendre la main sur des canaux de communication qu’il ne maîtrise pas totalement.
Durov, symbole ambigu
Pavel Durov occupe une position singulière dans ce paysage. Présenté tantôt comme un défenseur intransigeant de la vie privée face aux États, tantôt comme un entrepreneur ayant dû composer avec les pouvoirs successifs — russe hier avec VKontakte, désormais avec les autorités françaises et russes autour de Telegram —, il incarne la difficulté, pour toute plateforme de communication de masse, de tenir une ligne de résistance pure face à la pression des États.
Son geste de défiance publique, aussi spectaculaire soit-il, ne change rien à la réalité du rapport de force : une entreprise privée, même dotée d’une audience mondiale, reste à la merci des leviers réglementaires, techniques et judiciaires des États sur le territoire desquels elle opère ou dont elle héberge les utilisateurs.
Une question qui dépasse le cas Telegram
L’affaire Durov illustre, dans sa version russe la plus brutale, une dynamique que l’on retrouve, sous des formes plus feutrées, jusque dans les capitales occidentales : la tentation des États de substituer au chiffrement de bout en bout des architectures qu’ils peuvent surveiller, au nom de la sécurité. Reste à savoir si les démocraties européennes sauront tracer une frontière claire entre la nécessaire lutte contre les usages criminels des messageries et la tentation, plus diffuse, d’un contrôle généralisé des communications privées.